Vieu lit d'hôpital

Informatisation des dossiers en santé

Qu’est-ce que ça fait de devenir infirmier après avoir œuvré dans le domaine du web et de la technologie? Ayant la plupart du temps comme mandat de rendre la présentation de l’information plus accessible et fonctionnelle. La réponse est : un sérieux questionnement sur l’évolution de la façon de faire du travail infirmier ; plus précisément à ce qui a trait aux dossiers des patients puisqu’il s’agit de notre outil principal.

Encore dans le siècle dernier

Ma grande question : comment se fait-il que les dossiers de patients ne sont-ils pas déjà informatisés, standardisés et disponible de n’importe où, peu importe l’hôpital que je fréquente au Québec?

Est-ce que le gazon est plus vert chez le voisin ?

Faisons un parallèle. Il y a un certain temps, je me suis réabonné à Vidéotron pour mes services à la maison. Rapidement, la représentante trouve mon dossier – informatisé bien sûr – et là, me rappelle que j’ai été client chez eux dans le passé, voyant : mon profil, les services pour lesquels j’étais abonné par le passé, un historique de mes transactions, etc. Je vous épargne la suite.

Deuxième parallèle. Il y a quelques jours, je téléphone à ma compagnie d’assurance pour mettre à jour certaines informations et renégocier mon contrat. À un bon moment, l’agente me dit « attendez, je vais aller voir les notes au dossier laissées par la dernière personne qui vous a parlée » et je l’entends taper sur son clavier… Je vous épargne la suite.

La réalité

Maintenant, dans le cadre de mon travail d’infirmier, si un patient est hospitalisé et me parle d’une précédente hospitalisation, d’un séjour dans un autre hôpital québécois, etc. ; vous pensez que je n’ai qu’à aller sur un ordinateur et faire une simple recherche pour trouver son dossier? Eh bien non! Imaginez-vous que son dossier doit m’être apporté en personne à partir des archives ou, s’il provient de l’extérieur, faxé page par page! Page par page, oui. Eh oui, le télécopieur est encore roi dans nos hôpitaux!

Autre exemple. Un patient est hospitalisé sur un étage et doit se rendre sur un étage autre de l’hôpital pour passer un examen demandé par un médecin traitant. Malheureusement, on oublie d’envoyer son dossier. Que pensez-vous qu’il arrive? Eh oui, on doit mobiliser un membre du personnel, souvent un préposé aux bénéficiaires, qui doit aller porter le dossier en main propre. Durant ce temps, l’infirmière qui veut continuer son travail dans le dossier ou encore vérifier une information afin de préparer son travail ne peut pas puisque le dossier est parti avec le patient. Productif, non? On est loin de la méthode Toyota.

Vous imaginez la perte de temps et d’efficacité? Tout ça dans un système à bout de souffle où le personnel infirmier écope toujours de plus de tâches, s’occupe d’une clientèle de plus en plus vieillissante et malade et doit composer avec la pénurie de personnel.

La place de la première ligne

Un dernier exemple. Un patient est retrouvé inconscient dans la rue dans une autre ville que celle où il habite. Il est amené à l’urgence par les ambulanciers. À son arrivée à l’urgence, on regarde dans son portefeuille pour découvrir son identité : Monsieur X. Il faut traiter Monsieur X rapidement pour le remettre sur pied. Or, le personnel de l’urgence ne connaît rien de Monsieur X… Est-il diabétique? Prend-t-il de la médication? Est-il connu pour un problème cardiaque? A-t-il été opéré dans les derniers jours? etc. Malgré l’état d’urgence, le personnel soignant devra faire sans ces informations…

Bon dernier

Comment se fait-il que le réseau de santé québécois soit un des derniers à s’informatiser suite à la vague de la dernière décennie? Et je sais qu’il y a certains hôpitaux ou services dans des hôpitaux qui le sont ; mais ce que je veux traiter ici est d’une réelle informatisation et d’une uniformité à l’échelle nationale, tous milieux confondus­.

Les inquiétudes

Ce que je trouve le plus surprenant dans tout ça, c’est qu’il y a des réticences sur le terrain, ce qui, fort probablement, empêche une mobilisation afin de réclamer ce type d’outil. Les arguments que je reçois le plus souvent contre l’informatisation sont : les difficultés d’adaptation et la sécurité des données. Encore plus surprenant, la réticence est présente autant chez le personnel d’expérience que pour la relève. Il est toutefois plus important chez les « vieilles nurses ».

Adaptation

La difficulté à utiliser un ordinateur et la peur face au changement dominent comme justifications.

Pour ce qui est de la difficulté à utiliser un ordinateur, je crois qu’il s’agit d’un argument valable et d’un fait réel. Or, ma réponse à ce fait se divise en deux points :

Tout d’abord, je crois qu’il faut rester ouvert face aux nouveaux apprentissages. La profession infirmière n’exige-t-elle pas de la flexibilité? Une bonne capacité d’adaptation? De la volonté d’apprendre continuellement? Et si cet apprentissage permettait d’être plus efficace et d’ensuite passer plus de temps auprès des patients. Après tout, ne faisons-nous pas notre travail pour eux? Ensuite, j’inviterais les gens à aller plus loin et se questionner sur la source de cette problématique. Est-ce parce que l’utilisation d’un ordinateur est compliquée ou parce que les interfaces des logiciels développés sont mal faits et mal pensés? Personnellement, j’opte pour la seconde hypothèse. Dans le jargon informatique et en design graphique, on parle souvent d’interface « user-friendly » ou encore, le terme que je préfère, d’interface « intuitive ». Je crois qu’il s’agit d’une piste intéressante, surtout avec la venue du tactile qui facilite l’accessibilité.

Pour ceux qui me répondent qu’ils ne veulent pas avoir à réapprendre le métier, qu’elles sont trop vieilles pour ça ou encore le fameux « on sait ben vous les jeunes, vous avez grandi là-dedans ! ». Ma réponse est simple : il ne s’agit pas d’arguments, mais de défaites. Qu’aurions-nous l’air si le domaine de la construction avait utilisé une approche similaire face à la machinerie lourde avec comme argument « nous préférons continuer à la pelle et à la brouette ». De plus, comment est-il possible de juger ce que l’on préfère avant même d’avoir eu la chance de comparer? De voir? D’essayer?

Sécurité et confidentialité

À ce sujet, mon argumentation restera simple, bien qu’il serait possible de s’étendre longtemps sur le sujet. Comment se fait-il que la voie d’accès qui est maintenant la plus utilisée pour la consultation des comptes de banque et le paiement de factures est l’internet? Y-a-t-il quelque chose de plus confidentiel et pour lequel on a un plus grand souci de sécurité que ses finances personnelles?

Au niveau de la confidentialité, j’avouerai que l’enjeu est plus de taille. Pouvoir aller consulter le dossier de n’importe qui au Québec intéresserait probablement quelques curieux. Qui ne voudrait pas savoir les détails de la dernière hospitalisation d’une personnalité publique ou autres choses du genre. Or, ayant travaillé en informatique, je sais qu’il existe de nombreux moyens pour mettre des barrières et d’assurer le respect de la confidentialité. Je n’entrerai pas dans les détails techniques, mais je me limiterai simplement à dire : soyons créatifs et faisons place à l’innovation. De plus, ne s’agit-il pas d’un point cité dans notre code de déontologie, dans le code d’éthique de chaque établissement et permettant à l’employeur de mettre fin à notre emploi si ce n’est pas respecté? Je crois que oui.

L’état actuel des choses

Certains diront que ce dont je parle existe déjà. Je débuterais par ceci. « Un échec sur toute la ligne », titrait Le Devoir en 2011. Pour faire une histoire courte, le DSQ — Dossier Santé Québec — promit pour 2011 au coût de 543 M$, sera (peut-être) livré 10 ans plus tard, en 2021, pour un total de près de 2 milliards.

Et non, le DSQ n’est pas ce dont je parlais puisque le projet se limite à la liste de médicaments, les ordonnances médicales, les résultats de laboratoires (par exemple, d’une prise de sang) et les résultats d’examens (par exemple, une radiographie). Je dirai qu’il s’agit de trop peu, trop tard.

Projet global

Je terminerai en disant que nous avons la chance d’avoir un système de santé universel géré par l’état, ce qui pourrait permettre, dans le meilleur des mondes, de déployer un système global et unifié : centres hospitaliers, CLSC, GMF, cliniques privées, dispensaires, etc. Dans cette optique, le dossier du patient serait accessible de partout, ce qui optimiserait la collaboration entre les professionnels de la santé en plus d’améliorer grandement l’efficacité de ceux-ci.

Un jour peut-être…